Bioéconomie·22 février
Projet PANOPTÈS : Quand l'IA et la Télédétection Veillent sur nos Forêts

La géographie des risques naturels est en plein bouleversement. Historiquement cantonnés à l'arc méditerranéen, les grands feux de forêt frappent désormais des territoires jusqu'alors épargnés, comme le Jura ou la Sologne. Face à des incendies aux comportements de plus en plus violents et imprévisibles, les acteurs de la sécurité civile font un constat lucide : aujourd’hui, ils "courent après le feu". Il n'existe à ce jour aucun outil de détection automatisée fiable déployé à l'échelle nationale.
C'est pour répondre à cette urgence absolue qu'est né le projet PANOPTÈS (du nom du dieu grec aux cent yeux), porté par l'Entente Valabre avec le soutien du Ministère de la Transition écologique.
Présentée par Philippe Meres, directeur du pôle innovation et nouvelles technologies à l'Entente Valabre, cette initiative vise à créer une rupture technologique majeure dans la détection et le suivi des feux de végétation.
Les Objectifs Ambitieux du Projet
Le cahier des charges de Panoptès impose des contraintes temporelles et spatiales drastiques :
- La Détection : Identifier un départ de feu dans les 5 minutes à partir du moment où il devient physiquement "détectable" (c'est-à-dire après la phase où le feu couve en sous-bois).
- Le Suivi : Fournir aux centres de commandement un relevé précis du contour du feu, du front de flamme, des points chauds et des sautes de feu toutes les 20 minutes.
- L'Échelle : Couvrir l'intégralité du territoire national, Corse incluse.

Les "Yeux" de Panoptès : Une Multitude de Capteurs
Pour mailler le territoire, le projet ne s'appuie pas sur une technologie unique, mais sur la combinaison de multiples strates de détection (du sol jusqu'à l'espace) :
- Le capteur humain et les réseaux sociaux : Le témoin avec son smartphone appelant le 112 reste le premier capteur. Mais l'IA permet d'aller plus loin en analysant automatiquement les réseaux sociaux pour repérer des signaux faibles (fumé en arrière-plan d'une photo postée en ligne).
- L'Internet des Objets (IoT) : Des capteurs connectés placés directement sur les arbres dans les zones à haut risque forestier.
- Les Caméras intelligentes : Couplées à des algorithmes de détection, elles remplacent progressivement les vigies humaines dans les tours de guet.
- Les Drones (voilures fixes et tournantes) : S'ils ne sont pas optimaux pour la détection initiale, ils sont redoutables pour le suivi du feu toutes les 20 minutes.
- Les Systèmes Stratosphériques (HAPS) : Des projets comme le Stratobus (Thales) ou les ballons Airbus, volant à 20 km d'altitude, pourraient surveiller des régions entières pendant plusieurs semaines.
- Le Spatial : Les constellations de nanosatellites (idéales pour le "tasking" et le suivi régulier) et les satellites géostationnaires capables de scanner l'ensemble du territoire européen toutes les 5 minutes.

L'IA Face à la Réalité : Éviter le Piège des "Boîtes Noires"
Si beaucoup d'entreprises promettent des taux de détection par IA de 95 %, la réalité est parfois décevante (modèles entraînés sur à peine 3 vidéos de feux). Pour garantir l'efficacité opérationnelle, la sécurité civile va mettre en place un Lab IA (effectif début 2025) associant l'ENSOSP et Valabre.
L'objectif ? Créer des datasets de benchmarking (jeux de données de référence) rigoureux. Chaque industriel proposant une solution de détection devra soumettre son algorithme à ce jeu de test pour évaluer ses véritables performances.
Par ailleurs, l'enjeu central est de briser les silos. Aujourd'hui, un centre opérationnel départemental d'incendie et de secours (SDIS) croule sous des dizaines de plateformes logicielles qui ne communiquent pas entre elles. Panoptès vise à créer un "cœur" algorithmique capable d'ingérer les données de tous ces capteurs hétérogènes.

La Souveraineté de la Donnée
Philippe Meres soulève un point crucial pour les marchés publics à venir : la propriété de la donnée. Les clauses imposeront que les données générées (images, contours de feu, détections) appartiennent aux services de secours et soient fournies "en dur", et non simplement affichées sur une plateforme propriétaire tierce. L'objectif est que les pompiers puissent croiser, manipuler et historiser ces informations librement.
Un Écosystème Industriel Mobilisé
Pour identifier les meilleures solutions, un Appel à Manifestation d'Intérêt (AMI) national a été lancé.

Sur 135 dossiers, 71 structures pertinentes ont été retenues et intégrées à un catalogue de solutions. Ce processus a poussé les acteurs du spatial, de l'informatique et des télécoms à se regrouper en consortiums robustes (par exemple : Airbus avec OneWeb, ou Orange avec Orbital Solutions). Des initiatives associatives "low-cost" comme Pyronear y trouvent également toute leur place pour équiper les territoires à moindre coût.
La Véritable Finalité : De la Détection à la Prédiction
La conclusion de cette stratégie technologique est contre-intuitive : le but ultime de Panoptès n'est pas la détection.
D'ici une dizaine d'années, l'accumulation massive de ces données historiques (météo, départs de feux, état de la végétation) croisées avec les données d'activité humaine (informations de téléphonie mobile sur la fréquentation des massifs, trafic routier, IoT) permettra de faire de la prédiction algorithmique.
Lorsqu'un modèle IA sera capable de calculer une forte probabilité d'éclosion de feu avec 6 à 8 heures d'avance, les acteurs de la sécurité civile n'agiront plus dans l'urgence de la lutte. Ils déploieront préventivement des patrouilles (pompiers, ONF, gendarmes) sur le terrain pour dissuader et empêcher physiquement l'allumage.
L'aboutissement parfait du projet Panoptès sera donc le jour où ses capteurs de détection ne déclencheront plus d'alertes, car l'IA aura permis d'éteindre les incendies avant même qu'ils ne commencent.
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