Prélèvements et récolte de bois en France : plusieurs façons de compter qui convergent vers une même histoire

Dans le débat public et les analyses de la filière forêt-bois, deux termes sont souvent utilisés de manière interchangeable, générant parfois de la confusion : les prélèvements et la récolte de bois. Pourtant, ces deux concepts recouvrent des réalités physiques et des méthodes d'évaluation profondément différentes.

Afin de clarifier ces notions et de vérifier la cohérence de nos statistiques nationales, le club Bioéconomie de l'Observatoire des forêts françaises a mené un vaste travail d'expertise. Cet article synthétise les travaux présentés par trois de nos experts : Henri Cuny (IGN), Bastien Perrin-Zen (MAASA/SSP) et Alexandra Niedzwiedz (AgroParisTech, UMR BETA).

Notre objectif ? Démontrer que, bien que les méthodes de calcul soient radicalement différentes, elles racontent finalement la même histoire sur l'état de l'exploitation forestière en France.

Prélèvement vs Récolte : De quoi parle-t-on ?

La différence fondamentale entre ces deux termes réside dans ce qui est réellement comptabilisé :

  • Les prélèvements désignent le volume physique des arbres abattus en forêt (concept de l'« arbre sur pied »). Cela inclut le tronc, mais potentiellement aussi les branches.
  • La récolte désigne le volume de bois qui est effectivement extrait de la forêt pour alimenter l'économie (scieries, industrie, énergie).

La différence entre les deux correspond tout simplement aux pertes d'exploitation : les rémanents (branches laissées au sol pour la fertilité) ou les pertes techniques.

Illustration de la différence fondamentale entre les deux concepts. En haut, l'arbre entier abattu en forêt représente les « prélèvements ». En bas, les troncs ébranchés et chargés sur un grumier illustrent la « récolte » effectivement extraite.
Illustration de la différence fondamentale entre les deux concepts. En haut, l'arbre entier abattu en forêt représente les « prélèvements ». En bas, les troncs ébranchés et chargés sur un grumier illustrent la « récolte » effectivement extraite.

L'approche biologique : Mesurer les prélèvements (par Henri Cuny, IGN)

Pour mesurer les prélèvements, l'IGN s'appuie sur l'Inventaire Forestier National (IFN). Il s'agit d'une approche par échantillonnage de terrain. Puisqu'il est impossible de compter chaque arbre, l'IGN relève des milliers de placettes à travers la France.

Pour calculer les flux (ce qui a été coupé), les agents retournent sur les mêmes placettes 5 ans plus tard. Si un arbre mesuré il y a 5 ans a disparu, il est comptabilisé comme prélevé. Cette méthode nous donne donc un volume moyen lissé sur des périodes de 5 ans, et non un chiffre annuel strict.

Pour pouvoir comparer ces prélèvements (qui incluent les branches) avec la récolte économique, l'IGN applique des coefficients de réduction simulant les pertes d'exploitation. On obtient alors les « prélèvements pertes déduites », une donnée beaucoup plus proche du volume de bois qui sortira réellement de la forêt.

Schéma de calcul de l'IGN. Pour passer des « prélèvements bruts » observés en forêt aux « prélèvements pertes déduites » (comparables à la récolte), on soustrait les pertes techniques et les rémanents laissés sur place.
Schéma de calcul de l'IGN. Pour passer des « prélèvements bruts » observés en forêt aux « prélèvements pertes déduites » (comparables à la récolte), on soustrait les pertes techniques et les rémanents laissés sur place.

L'approche économique : La récolte commercialisée (par Bastien Perrin-Zen, MAASA/SSP)

De l'autre côté du spectre, le Service de la Statistique et de la Prospective (SSP) du Ministère de l'Agriculture calcule la récolte de bois commercialisée. Ici, pas de mesures en forêt : il s'agit d'une enquête économique déclarative annuelle, nommée EXF-SRI.

Le SSP interroge chaque année environ 4 500 unités (exploitants forestiers et scieries). L'enquête ventile les volumes en trois grandes catégories : le Bois d'Œuvre (BO), le Bois d'Industrie (BI) et le Bois Énergie (BE).

En 2024, la récolte commercialisée s'établissait à 38,1 millions de mètres cubes (Mm³), un chiffre globalement stable sur les 20 dernières années. On observe toutefois une dynamique interne intéressante : le volume de bois d'industrie diminue progressivement, compensé par une augmentation équivalente du bois énergie commercialisé, suggérant un transfert d'usage entre ces deux catégories.

Évolution de la récolte de bois commercialisée de 2005 à 2024. Le volume total (en rouge) reste stable autour de 38 à 40 Mm³, mais on observe un transfert progressif du bois d'industrie (courbe verte, en baisse) vers le bois énergie (courbe jaune, en hausse).
Évolution de la récolte de bois commercialisée de 2005 à 2024. Le volume total (en rouge) reste stable autour de 38 à 40 Mm³, mais on observe un transfert progressif du bois d'industrie (courbe verte, en baisse) vers le bois énergie (courbe jaune, en hausse).

La face cachée de l'iceberg : La récolte non-commercialisée (par Alexandra Niedzwiedz, AgroParisTech)

L'enquête économique du SSP ne capture qu'une partie de la réalité. Il manque l'économie informelle et l'autoconsommation, particulièrement massives dans le secteur du bois de chauffage (les ménages qui coupent leur propre bois ou s'approvisionnent hors des circuits officiels).

L'UMR BETA et le SSP estiment ce volume non-commercialisé par déduction. Ils partent de la demande totale estimée (la consommation de bois énergie des ménages, calculée par l'INSEE et le SDES), et y soustraient les granulés et les bûches déjà comptabilisés dans le circuit commercial. Le « reste » correspond à la récolte informelle.

Schéma d'estimation de la récolte non-commercialisée. Le volume informel (zone grise de l'autoconsommation) est obtenu par déduction, en soustrayant les volumes commerciaux connus de la demande totale estimée pour le chauffage des ménages.
Schéma d'estimation de la récolte non-commercialisée. Le volume informel (zone grise de l'autoconsommation) est obtenu par déduction, en soustrayant les volumes commerciaux connus de la demande totale estimée pour le chauffage des ménages.

En 2024, cette récolte non-commercialisée est estimée à 17,2 Mm³. Contrairement aux volumes commerciaux, ce segment affiche une tendance claire à la baisse (environ -17 % depuis 2005). Cette diminution s'explique par l'amélioration des performances des poêles à bois, des hivers plus doux, l'urbanisation, et la professionnalisation de la filière bois énergie (qui fait basculer certains volumes vers le secteur commercial).

Conclusion : Deux mondes qui se rejoignent (par Henri Cuny)

Que se passe-t-il lorsque l'on superpose l'approche biologique (l'inventaire sur le terrain) et l'approche économique (enquêtes commerciales + estimations de l'autoconsommation) ?

Pour rendre l'exercice rigoureux, les experts ont harmonisé les données. L'IGN ne mesurant que la forêt, la part de récolte provenant des haies ou des vergers a été exclue. De plus, les données économiques annuelles ont été lissées sur 5 ans pour correspondre à la temporalité de l'inventaire forestier.

Le résultat est frappant de cohérence.

Comparaison finale des deux approches. Sur la période 2005-2024, la courbe des prélèvements calculés par l'IGN (en vert, moyenne de 50,4 Mm³/an) et celle de la récolte totale (en jaune, 50,5 Mm³/an) se superposent et confirment la même dynamique forestière.
Comparaison finale des deux approches. Sur la période 2005-2024, la courbe des prélèvements calculés par l'IGN (en vert, moyenne de 50,4 Mm³/an) et celle de la récolte totale (en jaune, 50,5 Mm³/an) se superposent et confirment la même dynamique forestière.

Sur la période 2005-2024, la moyenne des prélèvements s'établit à 50,4 Mm³/an, tandis que la récolte totale en forêt atteint 50,5 Mm³/an.

Malgré des méthodes de calcul totalement indépendantes, comportant chacune leurs propres limites et marges d'incertitude (hypothèses sur les pertes d'exploitation d'un côté, non-répondants de l'autre), les valeurs absolues convergent remarquablement.

Ce travail d'expertise du club Bioéconomie permet de consolider la fiabilité des données publiques françaises. Il démontre que nos deux systèmes d'observation, loin de s'opposer, sont parfaitement complémentaires : l'un permet de garantir le suivi biologique des dynamiques forestières sur le temps long, tandis que l'autre offre une lecture fine de l'activité économique et de ses variations annuelles.

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